La Librairie du XXIe siècle

Collection dirigée par Maurice Olender aux éditions du Seuil

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Uri Eisenzweig – Naissance littéraire du fascisme

octobre 2013 · 13 commentaires

La littérature sur les origines politiques, sociales, intellectuelles du fascisme est immense, mais on s’est beaucoup moins interrogé sur ses origines proprement littéraires.
Dans ce livre tout à la fois profond et précis dans ses analyses, Uri Eisenzweig poursuit le projet ambitieux amorcé dans son ouvrage remarqué Fictions de l’anarchisme et tente de montrer que ce fut précisément une logique avant tout littéraire qui donna naissance à la vision du monde que l’on appellerait plus tard « fasciste » et la nouvelle forme d’antisémitisme qui lui correspond.
À partir de l’examen de l’œuvre de trois grandes figures littéraires – Maurice Barrès, Bernard Lazare et Octave Mirbeau – il soutient que le discours fasciste émerge dans le contexte de la crise fin de siècle du réalisme narratif, qui correspond très exactement à la séquence politique de l’Affaire Dreyfus. Il montre ainsi par exemple que ce sont ses choix littéraires qui poussèrent Maurice Barrès à devenir le principal porte-parole de l’antidreyfusisme : la vérité ne se donne pas dans le récit, mais comme une donnée immuable, organique – le capitaine Dreyfus est coupable par nature.
L’histoire politique est intimement liée à celle des formes littéraires : telle est la grande leçon théorique du livre d’Uri Eisenzweig.

Fin 1897, l’innocence du capitaine Dreyfus éclate au grand jour. S’opère alors un étonnant chassé-croisé. Bernard Lazare, le premier à avoir réfuté publiquement la thèse d’un Dreyfus coupable, se retire de la scène médiatique. Alors que Maurice Barrès, jusqu’ici silencieux, s’engage dans le déni de l’évidence : l’injustice commise à l’égard du capitaine juif.

Le livre d’Uri Eisenzweig se penche sur ce moment paradoxal. Il en propose une interprétation touchant aux positions de fond de ces deux penseurs majeurs du dreyfusisme et de l’antidreyfusisme. Marqués par une même sensibilité littéraire fin de siècle, tous deux rejettent le récit comme forme privilégiée du vrai.

C’est ce rejet qui, après avoir guidé son effort pionnier de démystification, écarte l’anarchiste Lazare du combat centré sur l’effort de raconter la vérité – dont le « J’accuse ! » de Zola est le modèle. En même temps, la fascination pour une vérité échappant au récit génère chez Barrès une imagination romanesque qui, transposée au domaine politique, annonce le fascisme : la conception de la Nation comme entité organique enracinée, fatalement menacée par toute altérité, tout récit. À cette vision du monde correspond un refus de l’universel, pour les valeurs communes, et un déterminisme racial pour l’identité des individus.

Le livre se termine sur une lecture du superbe Journal d’une femme de chambre (1900) d’Octave Mirbeau. Inversant le rapport barrésien entre récit et vérité, ce roman est le premier à souligner que l’imaginaire fasciste naissant est indissociable d’un nouveau statut littéraire pour l’Autre – ici, le Juif, tel que le représente l’antisémitisme.

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